Episode 2

Saison #1
Anticipations Archifictionnelles


Crédibles crépuscules : comment la série Years and years ancre spatialement et médiatiquement un futur anxiogène ?

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Ludivine Damay
Docteure en Sciences politiques et sociales – Chargée de cours – Faculté d’Architecture La Cambre Horta – Université libre de Bruxelles – Sasha – Architecture et Sciences humaines

Anne Roekens
Professeure en histoire contemporaine – Université de Namur – Porte-parole du groupe de recherche « Histoire, Sons et Images » – HiSI

La série Years and Years (R.T. Davies, BBC, 2019) porte à l’écran l’effondrement du monde contemporain sous le coup de crises écologiques, politique, boursière, économique et sociale. Elle donne à ses prédictions la force de frappe de la fiction : c’est au travers des parcours singuliers des membres de la famille Lyons que les téléspectateurs assistent au déroulé des années 2019-2034. Selon les critiques, la série se démarque par un scénario aussi plausible qu’effrayant. Notre communication visera justement à analyser les procédés particuliers qui fondent la crédibilité de la série ; en l’occurrence, les « effets de réel » (Glévarec, 2010 ; Di Scullio, 2016) et la convocation de différents motifs des mémoires collectives et médiatiques (Landsberg, 2004). Après avoir présenté les crises susmentionnées, deux axes thématiques structureront notre propos. Il s’agira d’abord de décrire les évolutions des habitats des membres de la famille Lyons qui reflètent la réalité contemporaine des espaces urbains ségrégués (Donzelot, 2004) et qui seront tous fragilisés par le contexte mouvementé. Outre la précarisation et les processus de ghettoïsation, la gestion de l’accueil de réfugiés constitue un trait saillant de cette problématique. Dans un second temps, nous aborderons le thème omniprésent des médias et des technologies de communication qui pénètrent tant la matérialité des lieux du quotidien que les cadres mentaux des protagonistes. Sur la base de l’analyse des thèmes et des procédés de la série, nous montrerons en quoi ces derniers construisent le propos de Davies qui, au-delà de la diégèse, vise à la fois à accentuer nos inquiétudes contemporaines (Hache, 2011), à identifier les risques qui planent sur le monde du XXIe siècle mais aussi à dégager des perspectives de résilience (Sinaï, 2015). De quoi esquisser de fragiles planches de salut que constituent, dans la série, l’appel à la responsabilité individuelle et collective ainsi que la subsistance du tissu social incarnée notamment par une figure architecturale : la maison de maître de la grand-mère Lyons qui, tel un refuge au milieu du chaos, craque mais reste debout.

manifeste video

Video… « je vois » !
Tel pourrait être le crédo de notre manifeste. Mais avant d’argumenter cela, pourquoi écrire un manifeste ?

Archifictions se présente à la fois comme une série de recherches et comme un espace virtuel (un site internet) permettant l’exposition de ces recherches. Comme son nom l’indique, il s’agit ici d’étudier les rapports entre l’architecture et la fiction à travers différentes thématiques correspondant à des saisons annuelles. Prenant la forme d’un plan ou d’une carte qui se dessine au fur et à mesure des explorations et élaborations intellectuelles – une carte dont la légende rend compte de la temporalité comme de la trame narrative de ces travaux (organisés en saisons et épisodes) – notre série de recherches a ainsi pour objectif de penser son esthétique. Il s’agit donc pour les acteur·trice·s de la série de travailler à mettre en relation le fond et la forme de leurs productions scientifiques, quitte à expérimenter de nouvelles pratiques.

Le mot Archifictions est supposé traduire le double intérêt qui fonde ce projet : (1) d’une part, pour les représentations architecturales (c’est-à-dire les constructions spatiales formant des lieux de vie) dans les nombreuses fictions qui peuplent notre quotidien et (2) d’autre part, pour les fictions en tant que constructions intellectuelles formant des lieux communs, des représentations partagées. Archifictions peut donc aussi bien être lu comme la contraction de deux termes (telles deux notions qui se rencontrent) que comme l’affirmation d’une nouvelle posture théorique – le préfixe archi servant alors à signifier l’intérêt extrême qui est ici porté à la fiction.

Nouvelles pratiques, nouvelle posture théorique… de telles déclarations nous ont amené à la rédaction d’un manifeste, forme privilégiée pour qui souhaite exposer publiquement un programme d’action et les intentions qui le sous-tendent. Et si, de par son usage habituel, le manifeste semble nous emmener davantage vers l’action politique que vers l’étude scientifique, nous avons pour ambition de travailler méthodiquement (en suivant donc des voies déjà ouvertes ou établies) à construire des chemins et raisonnements singuliers pouvant relier les deux. Ou mieux encore, à définir des lieux de cohabitation (des laboratoires sans doute) où l’action, la réflexion, l’étude, la théorie, la pratique, la science, l’art ou la politique pourraient se mener conjointement, et dont les réalisations ne pourraient être comprises qu’en interrogeant ce genre de distinctions habituelles. C’est donc parce que nous avons la volonté d’aller voir de plus près ou à nouveau les définitions, catégories et autres structures conceptuelles que d’autres ont façonné et qui fondent notre monde, parce que nous avons l’ambition de voir – et donc faire exister – le monde un peu autrement que le projet Archifictions s’est muni d’un « manifeste video ».

Tiré du latin video qui signifie « je vois », et dérivé du verbe videre, soit voir, video c’est donc aussi « faire voir », montrer une projection, c’est-à-dire jetée en avant une pensée transformatrice tournée vers l’avenir. L’usage du terme video pour qualifier notre manifeste n’est donc ici pas anodin. Il fait bien sûr référence au médium que nous avons choisi pour donner à voir nos recherches scientifiques, conceptuelles et créatives. Les vidéos-conférences et les essais visuels vidéos qui peuplent la série Archifictions sont manifestes en cela qu’ils rassemblent le discours et sa formalisation, le texte et l’image, ou encore l’objet et le sujet sans oppositions ni divisions aucunes. Or telle qu’elle est envisagée ici (médium, média, concept), la vidéo nous permet également de ne pas faire de distinction entre “haute” et “basse” culture, en cassant ainsi l’élitisme d’une pensée qui considère l’existence de productions nobles d’un côtés, faces à des productions populaires (pauvres) de l’autre. Aussi, les fictions audiovisuelles nous apparaissent comme des objets de recherche (mais aussi à produire) tout aussi pertinents que d’autres plus habituellement étudiés dans le champ académique. Comme un détournement du cogito ergo sum déclaré par Descartes dans le Discours de la méthode, sur notre carte singulière, notre carte “archifictionnelle”, pourrait figurer la formule video ergo sum telle l’affirmation d’une méthode fondée sur une logique (au sens du raisonnement comme du discours) visuelle.

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Partenaires institutionnels du projet

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