Fictions du futur

Sophie Suma

Docteure en Arts visuels et Architecture – Enseignante chercheuse – INSA Strasbourg – ACCRA UR 3402 – Amup UR 7309 – Université de Strasbourg

Nous pensons ici qu’imaginer le futur c’est s’approprier les enjeux forts du présent pour entrer en dialogue avec lui. Dans le domaine de la paralittérature, ces hypothèses inventives prennent depuis longtemps la forme de fictions. La deuxième partie du siècle dernier a vu l’émergence des fictions télévisuelles et cinématographiques, devenues le terrain exploratoire d’imaginaires futuristes qui, dès lors, n’ont eu de cesse de s’étendre. Penser l’architecture et les mondes urbains (présents ou futurs) à partir de fictions, s’apparente au travail du chercheur posant des hypothèses et prenant du recul sur ses objets d’études pour construire des arguments convaincants. Les fictions ressemblent à des expériences de pensées (Murzilli, 2004), à des objets performatifs, ou encore à des expérimentations (Tisseron, 2005). De plus, le futur en fiction est une démonstration qui tente de relier les activités collectives et les communautés humaines aux milieux et aux environnements pour redonner du sens à ces interactions parfois altérées (Rumpala, 2018). Est-ce qu’interroger les fictions d’anticipation nous aide à comprendre les problèmes du présent ? Destruction (ruine), résistance (résilience), ou encore refuge (souterrain, aquatique ou aérien et spatial), les fictions présentent des possibilités multiples, dystopiques ou fascinantes. Quels effets ont alors ces représentations sur les manières d’imaginer l’architecture et la ville ? Qu’est-ce que le mode fictionnel fait à notre manière de comprendre les mondes d’aujourd’hui et d’imaginer ceux de demain ?

manifeste video

Video… « je vois » !
Tel pourrait être le crédo de notre manifeste. Mais avant d’argumenter cela, pourquoi écrire un manifeste ?

Archifictions se présente à la fois comme une série de recherches et comme un espace virtuel (un site internet) permettant l’exposition de ces recherches. Comme son nom l’indique, il s’agit ici d’étudier les rapports entre l’architecture et la fiction à travers différentes thématiques correspondant à des saisons annuelles. Prenant la forme d’un plan ou d’une carte qui se dessine au fur et à mesure des explorations et élaborations intellectuelles – une carte dont la légende rend compte de la temporalité comme de la trame narrative de ces travaux (organisés en saisons et épisodes) – notre série de recherches a ainsi pour objectif de penser son esthétique. Il s’agit donc pour les acteur·trice·s de la série de travailler à mettre en relation le fond et la forme de leurs productions scientifiques, quitte à expérimenter de nouvelles pratiques.

Le mot Archifictions est supposé traduire le double intérêt qui fonde ce projet : (1) d’une part, pour les représentations architecturales (c’est-à-dire les constructions spatiales formant des lieux de vie) dans les nombreuses fictions qui peuplent notre quotidien et (2) d’autre part, pour les fictions en tant que constructions intellectuelles formant des lieux communs, des représentations partagées. Archifictions peut donc aussi bien être lu comme la contraction de deux termes (telles deux notions qui se rencontrent) que comme l’affirmation d’une nouvelle posture théorique – le préfixe archi servant alors à signifier l’intérêt extrême qui est ici porté à la fiction.

Nouvelles pratiques, nouvelle posture théorique… de telles déclarations nous ont amené à la rédaction d’un manifeste, forme privilégiée pour qui souhaite exposer publiquement un programme d’action et les intentions qui le sous-tendent. Et si, de par son usage habituel, le manifeste semble nous emmener davantage vers l’action politique que vers l’étude scientifique, nous avons pour ambition de travailler méthodiquement (en suivant donc des voies déjà ouvertes ou établies) à construire des chemins et raisonnements singuliers pouvant relier les deux. Ou mieux encore, à définir des lieux de cohabitation (des laboratoires sans doute) où l’action, la réflexion, l’étude, la théorie, la pratique, la science, l’art ou la politique pourraient se mener conjointement, et dont les réalisations ne pourraient être comprises qu’en interrogeant ce genre de distinctions habituelles. C’est donc parce que nous avons la volonté d’aller voir de plus près ou à nouveau les définitions, catégories et autres structures conceptuelles que d’autres ont façonné et qui fondent notre monde, parce que nous avons l’ambition de voir – et donc faire exister – le monde un peu autrement que le projet Archifictions s’est muni d’un « manifeste video ».

Tiré du latin video qui signifie « je vois », et dérivé du verbe videre, soit voir, video c’est donc aussi « faire voir », montrer une projection, c’est-à-dire jetée en avant une pensée transformatrice tournée vers l’avenir. L’usage du terme video pour qualifier notre manifeste n’est donc ici pas anodin. Il fait bien sûr référence au médium que nous avons choisi pour donner à voir nos recherches scientifiques, conceptuelles et créatives. Les vidéos-conférences et les essais visuels vidéos qui peuplent la série Archifictions sont manifestes en cela qu’ils rassemblent le discours et sa formalisation, le texte et l’image, ou encore l’objet et le sujet sans oppositions ni divisions aucunes. Or telle qu’elle est envisagée ici (médium, média, concept), la vidéo nous permet également de ne pas faire de distinction entre “haute” et “basse” culture, en cassant ainsi l’élitisme d’une pensée qui considère l’existence de productions nobles d’un côtés, faces à des productions populaires (pauvres) de l’autre. Aussi, les fictions audiovisuelles nous apparaissent comme des objets de recherche (mais aussi à produire) tout aussi pertinents que d’autres plus habituellement étudiés dans le champ académique. Comme un détournement du cogito ergo sum déclaré par Descartes dans le Discours de la méthode, sur notre carte singulière, notre carte “archifictionnelle”, pourrait figurer la formule video ergo sum telle l’affirmation d’une méthode fondée sur une logique (au sens du raisonnement comme du discours) visuelle.

d

Partenaires institutionnels du projet

saisons